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2020/03/17 Edition speciale covid-19
 
 

Un monde de possibilités et de contraintes...

Ernst von Glasersfeld, le célèbre théoricien autrichien du constructivisme radical, définissait la cybernétique comme "l'art de créer un équilibre dans un monde de possibilités et de contraintes". Et c'est bien là l'enjeu principal auquel sont confrontés les différents systèmes aux prises avec la pandémie de coronavirus: individus, familles, entreprises, hôpitaux, écoles, administrations, sociétés, nations, continents, espèce humaine... Chaque système cherche à garder un semblant d'équilibre, à maintenir son homéostasie, face à un contexte radicalement nouveau, mouvant et par conséquent très incertain.

L'une des premières réactions que nous avons pu observer au cours des derniers jours, est la façon dont nous autres humains pouvons avoir une certaine tendance à qualifier, publiquement ou non, les comportements de tels ou tels décideurs, de tels ou tels citoyens, de tels ou tels consommateurs, de tels ou tels patients, comme étant non éthiques, stupides, voire même dangereux. Les idiots qui font des stocks de papier wc, les imbéciles qui n'en font pas. Les gouvernements qui prennent des mesures trop laxistes, et ceux qui prennent des mesures trop strictes. Les gens qui ont une peur exagérée, et ceux qui sont "inconscients", dans le déni... Et pourtant, il nous semble bien difficile à l'heure actuelle de se prononcer de façon catégorique pour décréter qu'un individu ou un gouvernement prend aujourd'hui une décision qui s'avèrera à coup sûr juste ou éclairée dans un contexte aussi incertain. A la suite du psychiatre américain Don D. Jackson, nous préférons partir de l'hypothèse que chacun d'entre nous fait aujourd'hui de son mieux en fonction de la façon dont il perçoit le contexte dans lequel s'inscrit son action.

Mais alors, de quels repères disposons-nous pour situer notre action? Quelles clefs de lecture devons-nous privilégier face à une une situation aussi complexe? L'anthropologue anglais Gregory Bateson, soulignait qu' "on ne peut discuter de la finalité d’une action qu’après avoir délimité le système au maintien duquel cette action contribue." Et c'est bien là, à notre avis, une question qui mérite d'être posée: "quel est le système au maintien duquel mon action cherche à contribuer?" A ce niveau, les arbitrages et les tensions vont probablement continuer à émerger, alors que les injonctions à la solidarité et les accusations d'égoïsme risquent de fuser lorsque les un.e.s et les autres auront une définition différente du système qu'il convient de protéger en priorité: l'individu? la famille? l'entreprise? le quartier? le canton? la nation? En fonction de nos positions respectives dans le système, nos priorités individuelles et collectives risquent parfois de ne pas être les mêmes, comme semblent déjà le montrer les dilemmes auxquels sont confrontés certains décideurs politiques, certains professionnels et certaines familles au jour le jour...

Et, comme toujours, il nous faudra attendre de pouvoir mesurer les effets de nos actions pour être en mesure de dire si elles se seront avérées judicieuses ou au contraire catastrophiques pour maintenir en vie les différents systèmes que nous souhaitons absolument préserver...

Sur ces réflexions, nous vous souhaitons à toutes et à tous bon courage pour les jours et les semaines à venir, qui ne manqueront certainement pas d'être riches en contraintes et en possibilités!

L'équipe de l'IGB.
 



 

 

2020/03/25 Enjeux proxemiques du covid-19


 
 
Pandémie et proxémie...

Vous entrez dans un restaurant, à Rio, et vous observez quelque chose d'étrange: la grande majorité des couples attablés devant vous ne sont pas assis face-à-face, mais côte-à-côte. Vous vous interrogez sur la raison de ce positionnement particulier et vous demandez une explication à l'amie brésilienne qui vous accompagne. Qu'ont donc ces gens? Se seraient-ils tous disputés? Non, bien au contraire, vous répond votre amie, chez nous, les couples d'amoureux s'assoient de cette façon. Pour nous, il est beaucoup plus important de sentir la chaleur du corps de son partenaire, de pouvoir le/la toucher, que de pouvoir le/la contempler bien en face!

Comment utilisons-nous l'espace? A quelle distance nous tenons-nous les uns des autres? La situation actuelle, dans laquelle nous faisons l'expérience d'un espacement des distances dans l'espace public et d'un rétrécissement des distances dans l'espace privé, attire l'attention sur ces questions de proxémie, à travers les nombreuses situations inédites qui émergent de cette nouvelle configuration de notre contexte de vie. 

L'expérience du confinement est l'occasion pour certains de découvrir, parfois avec surprise, dans quelle mesure le fait que leurs proches pénètrent beaucoup plus souvent dans leur "bulle" d'espace personnel est une chose tantôt agréable, tantôt irritante. Comme certaines espèces animales, tels les phoques ou les hippopotames, peu sensibles au stress lié aux entassements, les uns goûtent avec délice le fait de se retrouver pelotonnés en famille, d'accueillir la jeune étudiante obligée de revenir à la maison pour quelques temps, de partager le repas de midi avec sa compagne en pleine semaine... Mais pour d'autres qui, tels les chevaux ou les faucons, sont habitués à garder une distance personnelle avec leurs proches beaucoup plus importante, la promiscuité est parfois déjà franchement difficile à supporter au quotidien après seulement quelques jours...

Certains observateurs s'interrogent aussi sur notre propension soudaine à chanter ou à applaudir sur nos balcons, à twitter, à téléphoner, à publier en ligne divers messages destinés à nos congénères, au risque d'engorger les infrastructures existantes... On comprendra peut-être mieux ce phénomène en se rappelant que, chez les animaux, la distance au-delà de laquelle l'individu perd le contact avec son groupe - qu'il ne peut plus voir, ni entendre, ni sentir - est celle où il commence à ressentir de l'anxiété. Chez les flamants roses, par exemple, cette distance est de seulement quelques mètres, alors que d'autres espèces d'oiseaux sont en mesure de conserver le contact entre eux à des centaines de mètres grâce à des sifflements puissants.

Beaucoup de parents ont ressenti au cours des derniers jours le besoin impérieux de réunir leur progéniture auprès d'eux, à portée de la main, pour les sentir en sécurité. Venez nous rejoindre dans la maison familiale à la campagne, vous verrez, vous serez bien, vous ne manquerez de rien, les enfants pourront profiter du jardin! C'est que chez nous, êtres humains, comme chez de nombreuses espèces de mammifères, la distance sociale n'est pas fixée une fois pour toutes de manière rigide, elle est en partie déterminée par la situation et susceptible d'évoluer en fonction de la perception d'un possible danger.

Nombreux ont été ceux qui se sont indignés contre celles et ceux qui ne respectaient pas les distances de sécurité, qui continuaient à se serrer la main, voire à se faire la bise, alors que les consignes avaient déjà été clairement communiquées par les autorités. C'est sous-estimer la puissance des règles non-écrites qui structurent nos interactions sociales. Ainsi, le fait de transgresser une de ces règles, par exemple en ne serrant pas la main d'une personne que nous rencontrons, peut, à juste titre, éveiller la peur d'être confronté à une réaction de contrariété, voire même, dans certains cas, d'hostilité. A la veille du confinement, une femme et son compagnon retrouvent un groupe d'amis proches pour une dernière soirée ensemble. Sur le chemin du retour, elle ressent un sentiment étrange, une sorte de malaise... est-ce que nous sommes partis fâchés avec nos amis? Non, se dit-elle après coup, c'est juste que, pour la première fois, nous ne nous sommes pas fait la bise en nous disant au revoir!

On le voit, ces réaménagements importants des distances personnelles ne sont pas sans impacter notre humeur au quotidien. Le contexte change... et soudainement, je me sens différent, plus lourd, ou plus léger... Dans notre prochaine newsletter, nous partagerons avec vous plusieurs témoignages de praticiens qui ont pu observer comment la situation de crise, que nous commençons tout juste à traverser, a déjà pu avoir un impact, parfois surprenant, sur l'état de certains de leurs patients et de leurs clients. 

L'équipe de l'IGB

 

2020/04/01 Problemes et solutions liees au covid-19

 

 

Les effets d'un changement de contexte...

Marius est un adolescent de 15 ans, qui reste enfermé chez lui depuis presque une année. En dépit des efforts désespérés de ses deux parents pour essayer de le faire sortir de l'appartement familial, rien n'y a fait, il reste cloîtré dans sa chambre et refuse toute excursion hors de l'espace protecteur du foyer... jusqu'au jour où, pour cause de confinement lié au coronavirus, ses parents se voyant obligés d'arrêter de l'exhorter à sortir, à leur grande surprise, Marius se met à sortir leur chien tous les matins...

Au cours des dernières semaines, les changements liés à la situation du COVID-19 ont apporté avec eux leur lot de complications pour de nombreuses personnes, mais aussi, dans certains cas, ils ont permis à des problèmes persistants de commencer à trouver des voies de résolution inattendues. Tout en restant bien entendu prudents vis-à-vis de la tentation, toujours présente chez nous-autres êtres humains, d'identifier LA cause unique qui permettrait d'expliquer l'évolution de tel ou tel phénomène complexe, et en gardant à l'esprit que nous sommes tous en permanence influencés par des informations de toutes sortes, autant de différences qui font, ou non, une différence pour nous, nous voudrions néanmoins partager certaines de nos observations sur les effets parfois paradoxaux de ce changement de contexte.

Yves, soixante-dix-neuf ans, a attrapé le coronavirus. Il a toujours été extrêmement attentif et prévenant pour son épouse, Marianne, qui a sa vie durant souffert de divers maux, la plupart n’ayant trouvé aucune explication médicale : elle a toujours quelque chose. Maintenant, ils sont confinés ensemble, leurs enfants, adultes, font leurs courses et les déposent devant leur porte. Yves fait très attention aux gestes barrière, ils font chambre à part, gardent leurs distances dans leur petit trois pièces. « On fait très attention, dit Yves. La pire chose serait qu’elle l’attrape. » Il a de la fièvre depuis six jours, mais heureusement, pour l’instant, les autres symptômes ne sont pas inquiétants. Marianne va bien, elle n’a mal nulle part, ne se plaint de rien, sa toux chronique et ses douleurs aux jambes ont cessé. Elle est également beaucoup plus active, et prend en charge dans leur ménage beaucoup de choses dont Yves s'occupait. Les enfants la découvrent bien moins dépendante que ce qu'ils imaginaient.

Alex est un trentenaire qui souffre depuis plusieurs années d'une humeur maussade accompagnée d'une forme d'anxiété sourde et quasi quotidienne. Pour avancer, il s'exhorte à construire des projets, à sortir, à faire du sport, à rencontrer des amis, à se mettre en mouvement, pour éviter de sombrer dans les ruminations et dans l'isolement. Récemment, il a retrouvé un travail à 50%, qui lui convient bien, mais il y a un mois, il a accepté un gros mandat en tant qu'indépendant, qui l'a fait travailler pendant plusieurs semaines d'affilée presque sans faire de pause. Suite à ces semaines très intenses, Alex nous confie qu'il a le sentiment angoissant et désespérant d'être revenu au point de départ, quand il était complètement au fond du trou... Nous lui proposons, au cours des prochains jours, d'observer toutes les choses qui lui font du bien, et celles qui au contraire l'alourdissent le plus en ce moment. Lors d'une consultation par vidéoconférence pour raison de confinement, Alex nous confie que le nouveau contexte l'a en fait aidé à se sentir mieux. Comme l'injonction générale est maintenant d'aller plus doucement, de remettre à plus tard les choses non urgentes, cela a facilité le fait qu'il se mette moins de pression, qu'il s'autorise à se dire que de travailler à 100% est pour le moment trop pour lui. Il a pu y aller à son rythme, en respectant ses besoins, et a même décidé de maintenir des vacances prévues de longue date pour rester tranquillement chez lui, confinée. Il a également repris un projet artistique qui lui tient très à coeur mais qu'il laissait de coté depuis de longs mois pour faire des choses soi-disant plus « productives » !

Charlotte et Didier avaient consulté une première fois pour une thérapie de couple. Après vingt ans de vie commune, sans enfants, ils en étaient venus à ne plus supporter certaines petites manies respectives, façons de penser, manières de gérer les choses, passaient leur temps à se les reprocher… et se demandaient s’il ne valait pas mieux se séparer. Depuis le confinement, tous deux travaillent depuis la maison. Ayant pris contact avec eux par téléphone pour leur proposer de remplacer leur rendez-vous au cabinet par une séance en visioconférence, la thérapeute apprend qu’une prochaine séance n’est pas nécessaire ! Est-ce la perception de la gravité de la situation globale ? « Ça va mieux, on a décidé de faire un peu attention. Et on s’est dit tous les deux que de toute manière, l’autre ne changera pas sur le fond. Finalement, ça soulage d’envisager les choses sous cet angle. C’est étonnant, d’ailleurs, c’était justement cette même constatation qui nous faisait penser il y a quelques semaines qu’il faudrait peut-être mieux se séparer ! »

Pour clôturer cette newsletter pleine d'espoir, le témoignage d'une maman dont la fille Laura refusait d'aller à l'école depuis plusieurs mois: « L’école a fermé comme vous le savez sans doute jusqu’à fin avril et Laura a pris l’initiative d’écrire à son professeur principal samedi pour lui demander toutes les informations de façon à suivre les cours à distance qui commencent ce jeudi. Laura trouve que c’est une bonne manière de reprendre contact avec l’école. Elle a rangé son bureau pour commencer jeudi et son père a connecté son ordinateur à une imprimante pour pouvoir imprimer si besoin. L’école était ouverte hier matin pour que les élèves puissent aller chercher leurs affaires scolaires dans les casiers personnels et Laura y est allée, alors que jusqu’à présent, elle avait toujours refusé de venir vider son casier. Elle a vu une fille de sa classe et elles se sont dit bonjour. »

L'équipe de l'IGB.